Il est des poèmes qui mettent aux lèvres un sourire : c'est comme un apaisement qui monte, une réconciliation, un accord retrouvé avec le monde et la vie, c'est une sensation combien agréable de  jubilation intérieure.

C'est ce que j'éprouve en lisant les poèmes de Marie-Françoise Legrand. Beaucoup de poèmes que j'ai lus m'ont déçue, parfois seulement au détour d'un vers qui compromet l'état d'harmonie dans lequel je me trouvais : j'ai lu beaucoup de textes de ce poète et je m'étonne à chaque fois d'en continuer la lecture sans qu'un bémol n'arrive, un mot de trop,  un rythme bancal ou une émotion défaillante. Marie-Françoise Legrand n'est pas encore à ce jour publiée, mais je lui dois cet hommage comme une dette, pour tout le plaisir que j'ai reçu d'elle.

 

Sur les sentiers qui vaguent

Entre fantômes d'arbres et lambeaux de brouillard,

Tu marches et vas guettant

Une clairière au milieu des broussailles

Où s'éclaire l'instant et le pas à venir.

 

Mais les formes surgissent et,spectres,s'évanouissent

Et le regard s'égare et bute

Sur des futaies d'ombres et de brumes

Où tressaillent dans les fourrés les bêtes à l'affût

Et friables se froissent les feuilles qui se meurent.

 

Mais tu marches toujours

Dans la forêt du crépuscule

0ù les rêves s'écartèlent

Entre racines et ramures,

Et ton désir s'arrache et s'accroche, liane,

Aux branches les plus hautes.

 

Déjà fantôme d'ombre

Que déchirent les ronces,

Tu t'en vas à tâtons sans orient ni boussole

Et ton souffle s'épuise mais tu cherches toujours

Cette lueur secrète des choses passagères

Entrevues une fois sous le voile du temps.

 

C'est par ce poème que j'ai découvert cet auteur, à l'occasion de notre concours de poésie. Tout m'y semblait en harmonie : ainsi  le thème de la marche hésitante au milieu des broussailles arrivait comme une allégorie de notre quête du présent, dont le sens toujours échappe ; mais de plus,  il s'accordait  parfaitement au rythme des vers qui semblaient réellement suivre cette déambulation, en épousant les arrêts, les reprises, les obstacles.  La voix ainsi accompagnait la cadence de la découverte progressive de ce chemin que nous devons tracer dans nos vies  pour retrouver ce qu'une fois nous avons entrevu de son mystère sans parvenir jamais à le percer vraiment.

 

Depuis, j'ai lu le recueil de ce poète que nous avons édité : Au gré des astres et du vent, et mon plaisir a pris des résonances diverses, égales en intensité. J'ai évoqué son  souci du rythme et de la mélodie , je voudrais évoquer deux  autres aspects de cette poésie.

 

Nous vivons exilés,

Sans commune mesure avec l'immensité,

Guettant la trace infime d'une mélodie

Mais personne ne joue de la lyre céleste,

Nos regards et les astres jamais ne se répondent

Et nous rêvons en vain

 

Un oiseau, le vent, la terre, les astres et l'aube, la nuit, les arbres, une pierre, le ciel : la poésie de Marie-Françoise Legrand a une forte  composante cosmique.  Elle se marie à une tonalité intérieure, toujours effleurée et pudique :  ivresse, joie, désir de lumière, quête de sens. Notre présence au monde se fait à hauteur d'univers et s'instaure ainsi un dialogue et jeu de correspondances. Dans une gamme de teintes diverses, le temps et les espaces s'unissent pour dire le mystère du monde et le nôtre, dans cet écart entre vie et mort. Cette poésie nous élève. L'homme ne pourra habiter ce monde, « sa délivrance » n'adviendra que dans un accord enfin trouvé, qui se cherche au fil des vers et s'exprime sous une forme interrogative, contemplative ou nostalgique.

 

Là-bas vers l'horizon

Où s'éteignent les vagues

Et où le vent s'épuise

Là-bas, dans l'agonie de la lumière

 

Serait-il un passage

Dans les brumes du monde

Pour traverser l'ombre qui vient.

 

Dans cette mission échue à la poésie de dire l'indicible et d'être source de lumière dans l'opacité du monde se pose une interrogation sur le pouvoir de la parole.

 

Parole ténue

Dans la prose du monde,

Parole détenue

Désarmée dans le corps,

Parole tenue

Sur le fil du vent

Incessamment nomade

 

Que peuvent dire les mots « du bruissement infini de la vie » ?

Ce n'est pas un mince paradoxe qu'au moment même où le poète doute du pouvoir des mots et craint que  le langage ne soit incapable de dire la saveur du réel, il parvienne, plus qu'ailleurs peut-être, à en dire toute la beauté et le goût , « cette couleur d'eau pure du ciel au crépuscule ». Ce hiatus entre le mot et le réel est la douleur du poète et pourtant ce sont les vers les plus beaux qui en jaillissent, comme si la tension qui en découle, et le combat qui se livre, était le lieu même de sa victoire.

 

Assurément le poème qui touche est celui qui justement « révèle », voit ce qu'on ne voit pas, et cherche à dire l'indicible. Il y a dans la poésie de Marie-Françoise Legrand une quête des mots, une attention à l'univers, un désir par les mots  de l'approcher, l'appréhender. Elle sonde aussi nos états intérieurs quand elle y interroge notre place, ballottés que nous sommes, guettant dans « un murmure fugace »« cela qui gît, irrévélé, quelques éclats brisés d'une face d'ombre sans nom ».

 

C'est un bonheur de se laisser conduire au fil des poèmes dans notre monde ainsi recomposé, où « les étoiles tutoient l'aubépine, les ciels fatigués rejoignent les lisières du néant, et où la tourterelle transie secoue le givre et la cendre pour faire éclore la lumière. »
 

Monique Delbos

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